MaPrimeRénov' a rouvert mais plusieurs filières restent sur le carreau à l’heure où l’État pousse au "tout électrique"
Le guichet de Ma Prime Rénov, ces aides à la rénovation énergétique des logements, a rouvert lundi 23 février, mais certaines filières du bâtiment sont restées sur le carreau. C'est le cas des chaudières au bois et de l'isolation intérieure et extérieure des murs qui, depuis le milieu de l'année 2025, ne font plus partie de la liste des travaux aidés en mono-geste par l'État via l'Agence nationale de l'habitat (Anah). Une orientation confirmée dans le nouveau dispositif ouvert lundi pour l'année 2026.
Un "coup dur" pour ces filières sorties du guichet, commente Audrey Zermati, directrice de la stratégie d'Effy, société spécialisée dans l'accompagnement de la rénovation énergétique.
"Beaucoup de nos artisans partenaires y croyaient, jusqu'au bout, car il y avait des effets de combat de la part des fédérations. Certains de nos installateurs, dans l'isolation, n'avaient pas encore lancé leur campagne, croyant qu'avec le vote du budget, ce geste ne serait pas supprimé. Le réveil est un peu difficile."
Pourtant, le budget global alloué à MaPrimeRénov' est resté stable entre 2025 et 2026, à un peu plus de 4 milliards d'euros. Cela, uniquement grâce à un rehaussement de la participation des CEE (les Certificats d'économie d'énergie, financés par les entreprises polluantes), représentant 500 millions d'euros de l'enveloppe totale, et dont la méthode de calcul a évolué à plusieurs reprises ces derniers mois.
L'isolation des murs touchée, la crainte de "passoires électriques"
L'isolation des murs, notamment extérieure, faisait pourtant partie du top 3 des gestes les plus demandés dans MaPrimeRénov' avec les poêles à granulés et les pompes à chaleur. Les travaux sur les murs extérieurs représentaient à eux seuls en 2024 8% du nombre de gestes, mais aussi 12% des montants de travaux subventionnés par l'Anah (plus de 116 millions d'euros). Avec des primes individuelles parfois conséquentes: jusqu'à 150 euros le mètre carré pour les ménages aux ressources très modestes, soit 7.500 euros pour isoler 50 mètres carrés de surface extérieure.
Leur retrait du guichet vise, d'abord, à réaliser des économies. L'autre raison, selon Audrey Zermati, "c'est que l'isolation seule des murs faisait concurrence à la rénovation d'ampleur, qui implique deux gestes d'isolation".
"L'État préfère orienter les gens vers de la rénovation d'ampleur, qui intègre l'isolation des murs, plutôt que de la maintenir dans les mono-gestes", décrypte la directrice stratégie d'Effy, qui dit "ne pas croire à un report vers les rénovations d'ampleur".
L'isolation est pourtant cruciale dans la rénovation énergétique d'un logement. Car entre 20 et 25% des déperditions de chaleur d'une maison construite avant 1974 se font par les murs, selon l’Agence de la transition énergétique (Ademe), citée par l'UFC Que Choisir. C’est moins que par le toit (25 à 30%), mais plus que par les fenêtres (10 à 15%) ou les sols (7 à 10%), qui restent eux, subventionnés dans les mono-gestes.
La dirigeante anticipe ainsi un effet néfaste: "Notre crainte, c'est que les personnes soient plus orientées vers un changement de leur système de chauffage, notamment pour de l'électrique, sans isoler leur bien". Autrement dit: chauffer à l'électricité des "passoires", explique-t-elle, "car tout le monde n'ira pas vers la rénovation d'ampleur".
"Justifier une production électrique excédentaire"
Autre filière touchée, celle du chauffage au bois. Les chaudières biomasse, alimentées par des granulés de bois (3% des gestes, 6% des primes versées en 2024), sortent elles aussi des mono-gestes financés par MaPrimeRénov', mais pas les poêles à bois, bien plus nombreux (39% des gestes en 2024, 23% des primes) et souvent installés comme des chauffages complémentaires.
Ces deux équipements utilisent pourtant tous les deux des granulés de bois. Mais les chaudières biomasse, moins nombreuses et individuellement plus coûteuses, rentrent directement en concurrence avec les pompes à chaleur fonctionnant à l'électricité, car elles remplacent toutes deux d'anciennes chaudières au fioul ou à gaz.
L'argument économique est là aussi invoqué pour justifier ce retrait. "La deuxième raison, c'est de faire un arbitrage dans les choix de systèmes de chauffage. Clairement, cela traduit une orientation vers l'électrification", soutient encore Audrey Zermati.
"Inciter les gens à aller vers la pompe à chaleur permet de soutenir les usages électriques, et ainsi justifier une production électrique excédentaire", complète la représentante d'Effy.
La production électrique française a légèrement crû en 2025 selon RTE, pour atteindre les 547,5 TWh. La France a également enregistré un nouveau record d’exportation l'an dernier: +92,3 TWh, "soit 17% de sa production et un volume supérieur à la consommation d’un pays comme la Belgique", indique RTE.
"Se passer des aides"
Pour Audrey Zermati, la filière isolation sera la plus touchée par ces changements, car elle est moins diversifiée, et parce qu'il "n'y aura pas un relai identique du côté des rénovations d'ampleur". Pour ces dernières, "on voit des sujets d'attente et des difficultés". Déjà 83.000 dossiers, déposés en 2025, étaient en attente de traitement en décembre dernier. Le gouvernement s'est fixé un objectif de 120.000 interventions pour les rénovations d'ampleur en 2026, et 150.000 travaux en mono-geste.
La filière biomasse, elle aussi, ressent ces changements. "Nous restons dans l'inertie des projets soutenus en début d'année dernière, mais les projets devraient fortement ralentir en 2026", remarque Thomas Perrissin, vice-président du Syndicat français des chaudiéristes biomasse.
"En deux ans, notre marché a été divisé par trois. En 2026, on s'attend à ce qu'il le soit à nouveau de moitié", affirme le représentant des installateurs de cette jeune filière, développée depuis une vingtaine d'années.
En amont de la chaîne, "l'un des enjeux sera de se passer des aides", confirme Robin Roulet, directeur commercial d'Alpes Energie Bois, scierie située dans la vallée du Grésivaudan (Isère), qui produit 60.000 tonnes de granulés de bois chaque année. "On voit bien que l'État a pris le virage de "tout électrique", avec un prix de vente de l'électricité sur le marché résidentiel qui est bien meilleur que sur le marché du délestage".
Après "un effondrement des prix" des granulés en 2023 et 2024, dû à un hiver peu froid et un ralentissement de la demande après une année 2022 exceptionnelle avec le renouvellement de nombreux équipements (au point que l'offre était insuffisante), le secteur "voit aujourd'hui le bout du tunnel", soutient-il.
"On retrouve tout juste une cohérence entre les prix de vente et les prix de revient des granulés, mais l'équilibre reste fragile".
"L'export est notre marge de manoeuvre", avec l'envoi de 20 à 25% des volumes de granulés de bois produits vers l'Italie ou la Suisse, précise le directeur commercial de cette entreprise de 110 salariés et 50 millions d'euros de chiffre d'affaires (dont les granulés représentent environ 30% de l'activité). Il espère que les anciens poêles à bois, qui devront être remplacés dans les prochaines années, resteront dans la filière. Les chaufferies biomasse, qui se développent dans les collectivités et l'industrie, nécessitent quant à elles d'autres bois spécifiques.